ALBERT UDERZO
Le domaine du dieu (I)
Aujourd’hui scénariste et dessinateur, Uderzo jongle d’un bureau à l’autre...
Visite de l’atelier le plus secret de France.


Un hôtel particulier, dans la banlieue ouest de Paris. C’est ici, au troisième et dernier étage de l’immeuble qu’il s’est offert il y a tout juste deux ans, qu’Albert Uderzo a installé son atelier.
C’est ici qu’il se réfugie, chaque jour, pour écrire et dessiner. « Avant, chuchote sa fille Sylvie, il travaillait dans le salon, chez nous. Je ne sais pas comment faisait : toutes les dix minutes quelqu’un jetait un coup d’oeil par-dessus son épaule dans l’espoir de surprendre une bribe de ce qu’il était en train de réaliser. Un cirque infernal ! Mais ça ne l’a jamais dérangé : mon père possède une incroyable capacité à s’enfermer dans son univers, au point que, lorsqu’il dessine, il n’entend même plus les conversations et les bruits de l’extérieur.
Albert Uderzo confirme : « Je peux dessiner n’importe où, il me suffit d’une planche, d’une page blanche et de mes critériums. Mais je rêve depuis toujours de posséder enfin un endroit à moi, pour y ranger tous mes bouquins. »
Le nouvel atelier d’Uderzo est gigantesque. On y accède par un vaste escalier de pierre que veille une toile représentant la campagne toscane, ou bien par un ascenseur qui dépose directement le visiteur sur le seuil du saint des saints. Soyons francs : cette pièce est sans doute la plus convoitée du monde de la bande dessinée. C’est là que naissent, désormais, les aventures du plus populaire héros français. Et que reposent (on ne les verra pas !) les planches originales des trente-deux albums d’Astérix. Sur les murs, les couvertures originales d’Astérix, des planches offertes par des amis dessinateurs, quelques photos de René Goscinny ou de Kirk Douglas, les mots d’admiration signés André Malraux, Georges Pompidou ou Louis de Funès, soigneusement encadrés, et d’antiques affiches rappelant l’épopée héroïque de Pilote (Mâtin, quel journal !). Dans ce studio mansardé, Uderzo a fait construire la bibliothèque de bois foncé dont il rêve depuis l’enfance. « Mon père fut luthier, puis ébéniste, mais je n’ai jamais eu de véritable bibliothèque », explique-t-il en caressant les rayonnages.

Les ouvrages indispensables pour débuter toute nouvelle aventure d’Astérix sont sagement alignés : une édition – un peu fatiguée - du Grand Larousse et l’Histoire universelle. « René ne se séparait jamais de son Larousse, notamment à cause des pages roses, ainsi que d’une Histoire de Rome », tient-il à préciser. Un peu plus loin, le recueil complet des éditions originales d’Astérix depuis 1961 et… une impressionnante collection de figurines représentant Astérix, Obélix et les personnages créés depuis quarante-cinq ans. « Le dessinateur que j’ai le plus admiré était Carl Barks, le créateur de Mickey. En visitant son atelier, j’ai découvert qu’il conservait toujours près de lui son premier Mickey, le dessin et la figurine. Je garde donc les premiers Astérix. »
Cette collection n’a qu’une rivale : celle des modèles réduits de Ferrari, sa passion (les voitures originales sont rangées dans le garage de sa propriété campagnarde), qui occupe une pleine vitrine et vers laquelle il aime se tourner. Comme un gosse.
Deux bureaux se font face, identiques. Sur celui de droite, un ordinateur ; sur l’autre, une planche à dessin.
« Beaucoup de gens pensent que la bande dessinée se fait de façon spontanée, lâche Uderzo avec un brin d’irritation dans la voix. On croit que le dessinateur griffonne en vitesse des “petits Mickeys” sur un coin de table. C’est une idée très répandue mais totalement fausse. » Uderzo est un adepte de ce qu’il nomme avec tendresse « la discipline goscinnyenne » : ne jamais commencer à dessiner si le scénario n’a pas été entièrement écrit, des dialogues aux descriptions en passant par les moindres détails graphiques. Cette discipline donne son rythme à l’album : on se rend ainsi compte des temps morts et des temps vifs, et cela permet de créer le fameux minisuspense de dernière case qui pousse le lecteur à tourner la page », résume-t-il.