Enquête sur le véritable village d’Astérix
PAR ALEXANDRE JARDIN
ENVOYÉ SPÉCIAL


Un soir de libations et d’agapes dignes d’Obélix, Albert Uderzo me révéla l’un des secrets les plus abracadabrantesques de la destinée d’Astérix. En 1970, une poignée de déçus de Mai 68, tous réfractaires à l’ordre social, décidèrent de faire sécession avec le monde sérieux des grandes personnes : ils se réfugièrent dans l’univers d’Astérix ! Résolus à résister au capitalisme morose, au déprimisme qu’infusent jour après jour les mass media, cette bande de jouisseurs fit l’acquisition d’un vaste terrain vierge en Australie. Tous copains, ces grands enfants se déguisèrent en personnages de leur BD favorite, enfilèrent des braies, adoptèrent les célèbres jurons de Goscinny (par Toutatis !) et bâtirent de leurs mains une réplique fidèle du village crayonné par Uderzo. Ils entendaient donner chair et vie aux albums de leur enfance et défendre le glaive à la main la vision du monde de ses auteurs ! Cette aventure à peine croyable – qui dure toujours ! – reste l’un des rares cas de création d’une société utopique directement inspirée par une bande dessinée.
Quel hommage extraordinaire à ses créateurs ! Jusqu’à présent, la presse n’en a jamais fait état ; car cette bande de Gaulois du bout du monde préférait demeurer discrète.
Leurs valeurs – celles d’épicuriens frondeurs et paillards qui poussent volontiers la philosophie jusqu’à l’ivresse – s’accommodaient mal d’une notoriété intempestive.
Trente ans plus tard, que reste-t-il de cette communauté gauloise, passionnément francophone et d’une gaieté à toute épreuve ? Eh bien, le magazine Lire est désormais en mesure de vous révéler que les colons de 1970 ont fait souche ! Ces exilés volontaires parlent le Goscinny comme nous parlons la langue de Molière. Leur couturier exclusif se nomme Uderzo ! Oui, vous m’avez bien lu. Il existe encore, au nord-ouest de l’Australie, un authentique village gaulois qui résiste à toutes les invasions touristiques, aux mornes idées adultesques.
Alors que les rêves des clans hippies des sixties se sont fanés avec leurs colliers de fleurs, ce village d’irréductibles, lui, a résisté au temps… La folie romanesque de deux potaches de génie – Uderzo et Goscinny – a donné naissance à une microcivilisation réelle. Ce qui, au fond, me paraît assez logique ; car l’univers d’Astérix, sous des dehors cartonnesques, se présente en réalité comme un monde possible, une société braillarde mais hautement civilisée où l’on cultive une joie de vivre ensemble qui eût enchanté Rabelais.
En mai 2004, je me suis rendu dans cette enclave astérixienne en tant qu’envoyé spécial du magazine Lire, escorté d’un photographe qui, hélas, se fit voler son appareil par une Bonnemine (épouse du chef) qui raffole des nouveautés. Le premier porteur de menhirs rencontré me colla aussi sec des baffes monumentales, au motif que j’avais l’air d’un touriste ; ce qui, dans cette région du monde, vous fait passer aux yeux des indigènes pour un Romain d’époque ou pour un pirate à couler. En effet, ces irréguliers regardent les meutes de vacanciers comme des envahisseurs qu’il convient de bouter avec la plus extrême énergie. Mais on m’offrit du marcassin et de la cervoise locale dès qu’ils eurent compris que j’étais envoyé par… Uderzo lui même, leur idole, l’homme qui dessine encore leur société.

Abraracourcix – son rôle est actuellement occupé par un ancien responsable parisien de la CGT – m’expliqua, sur son bouclier porté par deux Numides, qu’il soignait ses désillusions syndicales en pratiquant un humour revigorant qui, à l’entendre, faisait cruellement défaut à ses camarades de jadis. « À la RATP, on résistait comme on pouvait, me confia-t-il, mais on ne savait pas le faire avec truculence ! Quand on flanquait des baffes aux CRS, on le faisait sérieusement, à la chaîne… Ici, on accepte l’idée de rire de tout. Rien n’est grave ni fatal puisqu’on a la potion magique ! Une cervoise néozélandaise tout à fait convenable… »
Ce révolté congénital ne tarissait pas d’éloges sur son petit peuple féru de disputes qui, contrairement au nôtre, ne rêve pas de fabriquer du consensus ; car ces néo-Gaulois se délectent de la moindre altercation, s’épanouissent dans la discorde poivrée. Vivre les choses graves avec légèreté semble bien être leur devise.
Dans les rues de ce village de huttes, on trouve de tout pêle-mêle : un ex-métallo lillois reconverti en barde miaulant, un pharmacien breton, moustachu et retraité, ravi de sa nouvelle condition de druide, un ministre usagé de la Ve République qui préfère désormais les batailles de poissons aux joutes électorales fielleuses, un obèse enfin réjoui de l’être, un ancien électricien passionné par la taille des menhirs, un vieillard échappé d’un asile miteux qui reluque les croupes des Gauloises stylées, quelques ex-infirmières qui se tiennent au courant de la dernière mode de Lutèce, etc.
Cependant, pour des raisons alimentaires, un certain nombre d’entre eux occupent des fonctions salariées à l’extérieur du village ; fonctions qu’ils exercent piteusement en se déguisant en Australien normal.
Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser ces citoyens tricolores à émigrer brusquement dans l’univers d’Astérix ? Après avoir participé à quelques banquets – où le kangourou remplace avantageusement le sanglier – je peux affirmer que la réponse est claire : ces irréductibles refusent en bloc notre société moderne fâchée avec le plaisir ! Tous ont trouvé dans Astérix un art de vivre où l’humour remplace les idéologies, où l’amitié sauve de tout, où l’on résiste aux fatalités en flanquant gaiement des baffes à ses adversaires, où l’on a la sagesse d’être frivole, inconséquent, gueulard et susceptible. Bref, Astérix c’est l’anti-une des journaux qui croient au sérieux de la vie ! C’est l’idée qu’il faut toujours se retenir de respirer lorsqu’on veut imposer ses caprices ! Et qu’il est nécessaire d’accomplir des actes inutiles pour être heureux : organiser des réunions de druides, trimballer des menhirs pour égayer le quotidien, etc.

Pour rien au monde, ces irréductibles ne reviendraient parmi nous. Fidèle à ses auteurs, cette cohue de braillards a le culot de redonner vie à une France heureuse d’être gauloise, une sorte d’anti-France d’aujourd’hui, un petit monde à l’envers enfin à l’endroit. Ces gens semblent nous dire, comme les héros nés sous le crayon d’Uderzo, qu’il est urgent de se poiler, d’imaginer une vie collective jouissive et fraternelle. Et que se quereller, s’invectiver jusqu’à plus soif, est un sacré plaisir !

A l’entrée du village, il y a un grand vestiaire. Ses habitants qui travaillent à l’extérieur y laissent en rentrant le soir les costumes des emplois qu’ils occupent au sein de la société australienne. On y trouve des robes et des perruques de lawyers (avocats), des panoplies de juges, de policiers, de serveuses de bar, des casques de pompiers, etc. Méticuleux, ils laissent leurs fonctions au vestiaire et se dépouillent ainsi des valeurs tristounettes qui les accompagnent.
Après leur journée de boulot chez les Australo-Romains, ils regagnent l’univers rigolard d’Astérix, prêts à gifler les touristes qui se risqueraient au-delà de la palissade qui protège ce village gaulois unique en son genre. Si vous voulez émigrer là-bas (à vos risques et périls !), il y a deux solutions : soit vous filez en Australie par le premier vol*, soit… vous relisez les albums d’Astérix ! Ce qui reste une façon économique de voyager…

« Il est urgent de se poiler, d’imaginer une vie collective jouissive et fraternelle. »