ALBERT UDERZO
Le domaine du dieu (II)

L’écriture du scénario se fait sur le bureau de droite. À la main, tout d’abord. Puis Uderzo tape ce qu’il parvient à déchiffrer sur son ordinateur. La plupart du temps, il gribouille des motifs totalement incompréhensibles par quelqu’un d’autre. « Ce ne sont ni des esquisses ni des croquis, mais de simples traits qui correspondent à ce que je veux écrire. Je barbouille cela sur des feuilles volantes au moment où je procède au découpage des planches, afin de savoir si telle ou telle action demandera un espace d’une, deux ou plusieurs cases, voire une bande totale. » Cette « mise en place », comme l’appelle Uderzo, c’est encore un legs de Goscinny.
Lorsque le scénario est écrit, Uderzo change alors de bureau et se met à dessiner. La table à dessin « historique », celle sur laquelle sont nés tous les albums d’Astérix et qu’il acheta en 1945, pour ses 18 ans, est désormais dans le bureau de sa maison de campagne. « Je ne travaille presque jamais là-bas, où je passe pourtant une partie de l’année… sauf quand je suis très en retard. Aujourd’hui, je rends mes travaux presque à l’heure, alors que pendant des années je devais travailler nuit et jour pour accoucher de mes multiples productions. Il m’arrivait de dessiner cinq planches par semaine, ce qui est énorme, contre une et demie actuellement. »
Albert Uderzo possède plusieurs modèles de planches à dessin, toutes assemblées par son père… et toutes parsemées de minuscules crevasses causées par les punaises qui servaient jadis à fixer les feuilles, au temps où le ruban adhésif n’existait pas encore. À côté de la planche de bois, un rouleau de Scotch, un taille-crayon et une vieille plume de rapace. Depuis quarante-cinq ans, ce curieux ustensile ne quitte pas Uderzo qui s’en sert pour nettoyer les épluchures laissées par les gommes sur le papier. Juste à côté, comme une statuette ancestrale veillant la planche magique, une grande vasque contient la vingtaine de pinceaux anglais tout droit importés de chez Winsor & Newton, à Londres, et qui attendent en vain la main qui ne les saisira plus. Car à 77 ans, Albert Uderzo ne peut plus dessiner l’intégralité de ses planches. Bien sûr, il reste le seul auteur du crayonné, c’est-à-dire du dessin à la mine, ainsi que des lettres qui figurent à l’intérieur des phylactères, mais le trait est ensuite encré puis mis en couleur par les artisans du studio qu’il a spécialement créé avec les éditions Albert-René. « C’est en réalisant moi-même l’encrage des dessins que je me suis fichu la main en l’air », maugrée-t-il en exhibant ses deux larges paluches.

Ses mains, Uderzo n’a jamais vraiment compris comment elles avaient pu dessiner tant de pages. Epaisses, lourdes, gonflées, ce sont celles d’un bûcheron plus que d’un orfèvre. Et pourtant ! La précision d’Uderzo est spectaculaire. Le voir dessiner est le spectacle exceptionnel et subjuguant auquel il n’est donné d’assister que lors de (trop) rares occasions. À l’aide de sa vieille règle graduée, Uderzo commence par tracer les cases qui abriteront ses dessins : onze centimètres et demi, très précisément, soit une case nettement plus grande que le format imprimé. Ce travail pourrait être fait à la machine, mais Uderzo, en véritable artisan, préfère s’en charger lui-même. Question de style. Le crayon en main, il semble ne faire aucun effort.
Une danse. Sur fond musical, la plupart du temps.
« Mais je suis incapable d’écouter de la musique lorsque j’écris, c’est drôle, non ? »

Ce n’est pas la moindre des bizarreries, chez cet auteur au talent fou. À la naissance, Uderzo avait six doigts à chaque main – une légère opération chirurgicale dissipa l’anomalie et l’on n’aperçoit plus qu’une fine cicatrice grignotée par le temps et assortie d’une petite boule – et était… daltonien. « Je m’en suis rendu compte lorsqu’on m’a demandé pourquoi je dessinais des chevaux rouges. Mais je supervise moi-même les mises en couleur. » Par quel prodige ? Grâce à la théorie : « Un vieux prof de dessin, à l’école primaire, m’a appris à faire le plus beau des gris avec les trois couleurs fondamentales et non pas en mélangeant le blanc et le noir. » Le tour de force est énorme : Uderzo réussit des mises en couleur d’une incroyable subtilité grâce à ce calcul quasi mathématique ! « Le daltonisme n’a donc jamais été un handicap », lance-t-il. Dans un grand éclat de rire.

FRANÇOIS BUSNEL