Prologue
Mythologie française

La scène est historique. Elle se déroule à Bobigny, dans un HLM surplombant le cimetière. C’est un été de canicule. Sur la table de la cuisine, des feuilles de papier, des cigarettes et du pastis. Deux copains fauchés gesticulent, poussent de grands cris, griffonnent quelques croquis, se tordent de rire. Ils refont le monde. Et ignorent qu’ils vivent, à cet instant précis, le prélude d’une aventure unique, qui leur survivra, traversera les frontières, ravira des millions de lecteurs et donnera, au final, une idée assez claire de ce que peut être le savoir lorsqu’il est guidé par le plaisir. Astérix est né il y a tout juste quarante-cinq ans, parce que deux énergumènes tâchaient de remplir les colonnes d’un nouvel hebdomadaire bientôt baptisé Pilote (« Mâtin, quel journal ! »). Deux irréguliers qui sont avant tout des écrivains de génie.
Des écrivains ? Oui, justement. L’un écrit avec des mots, l’autre avec son pinceau. René Goscinny et Albert Uderzo ont inventé un style, un langage et un code. Il suffit d’observer avec quelle précision Goscinny écrivait, sur sa vieille machine à écrire, les synopsis détaillés de chaque histoire ensuite dessinée par Uderzo pour comprendre que l’on est, de plain-pied, dans la littérature. Car les aventures d’Astérix ne représentent pas seulement un « phénomène de société », comme l’affirment avec condescendance les cuistres qui dissimulent mal le mépris dans lequel ils tiennent la bande dessinée. Il s’agit avant tout d’une mythologie. Et comme toutes les grandes mythologies, celle-ci offre plusieurs niveaux de lecture : on s’évade en se plongeant dans les invraisemblables histoires qui mettent nos Gaulois aux prises avec les légions de César, d’abord ; puis viennent d’homériques rigolades grâce aux gags et aux calembours, dont plus d’un, aujourd’hui, appartient au vocabulaire courant (« Ils sont fous ces… » ; « Tu l’as dit bouffi » ; « Tous les ans, les Ibères deviennent plus rudes » ; « Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide »…).
« On ne s’amuse plus assez, de nos jours », lance Albert Uderzo dans l’entretien fleuve qu’il nous a accordé. Ma foi, c’est assez vrai. Voilà pourquoi Lire a décidé de consacrer le premier Hors- Série de son histoire (bientôt trente ans !) au personnage le plus drôle, le plus solaire, le plus merveilleusement insouciant, le plus résolument hédoniste de ce dernier demi-siècle.
Aujourd’hui, le pape de la bande dessinée, Uderzo, vient au secours de la lecture – avec, à sa manière, le fantôme souriant de Goscinny. Il nous offre une aventure inédite d’Astérix ainsi que quelques-uns de ses plus beaux dessins secrets, afin de soutenir l’initiative prise par l’association Lire & Faire Lire à laquelle sera reversé un euro par exemplaire vendu. Pour la première fois, des documents exceptionnels sont publiés, directement issus des archives privées d’Uderzo et de Goscinny : scénarios, crayonnés, croquis, mises en couleurs (sans l’encrage et le trait qui formeront le dessin final)... Ce que met en évidence ce Hors-Série d’exception, c’est la progression continue de l’art d’Uderzo. La mise en scène des personnages, la souplesse du trait, le sens de l’expression (et de la caricature), le souci du pastiche témoignent de la subtilité de cet artiste pourtant daltonien !
Qui sont, aujourd’hui, les derniers irréductibles ? Les écrivains. Parce qu’ils savent combiner les histoires et les mots, ils forment une petite communauté qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, à cet empire de la bêtise et de l’inconséquence qui occupe notre pays et prétend imposer l’uniformité atone et vulgaire d’une époque essentiellement préoccupée d’elle-même. À l’appel de Lire, une trentaine d’écrivains (romanciers, essayistes, dessinateurs, scénaristes…), gavés de cette potion magique qu’est l’envie, ont voulu rendre hommage au duo formé par Goscinny et Uderzo. Leurs textes et dessins prolongent cette réflexion de Pagnol, comblé lorsqu’il découvrit dans l’album Le Tour de Gaule d’Astérix la partie de cartes de Marius et la partie de pétanque de Fanny : « Maintenant, je sais que mon oeuvre est éternelle. »
La rencontre de Lire, d’Astérix et de Lire & Faire Lire était une évidence. Elle scelle le destin hirsute d’une bande d’irréductibles qui tiennent le plaisir en haute estime et entendent transmettre ce virus indispensable à la bonne santé : la lecture. Astérix est la preuve que le rire et l’irrévérence sont les moteurs de cet esprit de résistance et d’indépendance dont le besoin se fait si cruellement ressentir actuellement, cet esprit qui anime les 10 000 bénévoles de Lire & Faire Lire qui viennent chaque semaine faire jubiler les petits Gaulois du XXIe siècle dans la totalité de nos départements en leur lisant des textes. Puissent-ils, ces irréductibles, grâce à Astérix, jouir encore longtemps. De tout et du reste, par Toutatis !

FRANÇOIS BUSNEL